Michi, la voie

Michi, la voie

Certaines pratiques, dites martiales, se sont engagées à corps perdu dans des voies sportives et, leur démocratisation aidant, se sont coupées de l’essence même du Budō. Dans bien des cas, ces disciplines affichent à la vue de tous les règles nobles de conduite, s’y référant parfois pour justifier la moralité ou les bienfaits de l’éducation reçue aux travers d’elles, alors qu’il semble qu’elles ne les appliquent plus depuis longtemps.
Contestations des décisions prises par les arbitres, Flacons vides de gel-douche «volontairement oubliés» dans les salles de douches ou vestiaires, Pansements souillés de sang jetés à même le bord du tatami… les respects des autres, des lieux comme des règles sont fréquemment bafoués : le Dō, aujourd’hui, n’est-il plus ?

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Il ne s’agit pas ici de critiquer ou de porter un jugement sur telle ou telle discipline, car même dans certains Budō fortement rattachés à leurs racines, nombreux sont les pratiquants qui n’ont pas l’attitude de l’élève cheminant sur la Voie, Michi en japonais, dont l’idéogramme est aussi prononcé Dō.
En Aïkido de lignage Aïkikaï, car cela peut être très différent pour d’autres lignées ou arts martiaux utilisant ce terme pour désigner aussi la discipline pratiquée, l’absence de compétition est dite le garde-fou à la dérive sportive. Mais l’on peut constater, ici aussi, que Michi n’est que peu apparent. De nombreux pratiquants ne sont pas des élèves engagés dans la Voie et participent involontairement à une autre dérive : celle de l’Activité de loisir. Ne dit-on pas : je fais de l’Aïkido, comme on dit que l’on fait du Jogging, du Squash ou du Shopping ?

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Cette sournoise dérive vers l’activité de loisir s’accentue avec la démocratisation de la discipline, et le développement de l’Aïkido pour enfants y participe sûrement aussi. Ainsi les clubs peuvent comptabiliser leur nombre de licenciés. Le professeur peut dire : j’ai tant de licenciés cette saison. Il ne s’agit pas ici de savoir qui en a le plus. Quelle serait sa réponse si on lui demandait : Combien d’élèves avez-vous ?
Pour ma part, il existe un décalage important entre le nombre de licences souscrites et le nombre d’élèves sincèrement engagés. Lorsque les Budō étaient confidentiels, il fallait souvent plusieurs lettres de recommandation et parfois plusieurs années d’épreuves pour être accepté comme élève (l’attribution de l’Hakama en est-il la symbolique ?), cette question ne se serait sûrement pas posée.
A contrario, ce qui a permis de conserver l’héritage ancestral des écoles traditionnelles japonaises, qui se serait sûrement perdu petit à petit, est bien leur démocratisation, avec leurs lots de dérives possibles et la perte de vue du chemin accomplissant l’Homme sur la Voie.
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Les voies à objectifs sportifs et compétitifs sont relativement courtes, car le haut potentiel physique requis est indispensable à la réussite dans la pratique. Les « vieux » restent alors avec leurs bons souvenirs, leurs regrets ou leurs blessures. La véritable Voie, quant à elle, est bien celle d’une Vie. Pour la plupart des Budō, des années de pratique sont nécessaires pour l’obtention de grades avancés. Ainsi, même si l’on a commencé la pratique relativement jeune, ce niveau ne s’atteindra qu’à un âge dit de raison.
Contrairement à une démarche de loisir, où intrinsèquement le plaisir procuré est un objectif annoncé, le Dō nécessite beaucoup de travail ainsi que de perpétuelles remises en question s’accompagnant souvent de la déception d’être obligé de différer ses attentes comme ses plaisirs. Pour l’élève, le Dō devient très vite exigeant, voire boulimique si l’on veut constater quelques progrès flatteurs. Ainsi ses règles, concepts et obligations vont envahir la vie quotidienne, déteignant sur la famille, le travail comme sur les loisirs. Des efforts conséquents devront être fournis afin que des transformations s’en fassent ressentir sur l’être et son comportement.
À cette heure, ceux qui y sont venus uniquement pour le loisir en ont trouvé un autre depuis longtemps. Le pratiquant sincère n’est alors plus entouré que de quelques-uns de ses camarades « de promotion » et d’un nombre important de nouveaux, dont on sait déjà que seule une infime partie sera encore présente dans dix ans.
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Sur la Voie de l’Aïkido, les passages de grade Dan sont des moments d’évaluation nécessaires… et très souvent, un mal obligé. Le candidat sincère s’y engage sur les conseils avertis de son professeur. La remise en question suite à un échec ne concerne pas le pratiquant « loisir » qui aura le sentiment d’avoir été évincé ou sanctionné à tort, souvent appuyé par son professeur qui aura vite fait d’en critiquer le Jury. La décision finale pourra alors être de continuer « à faire » de l’Aïkido au sein douillet du club, sous l’aile protectrice du professeur qui est peut-être à l’origine même de l’échec. Pourtant l’évaluation est un moment important, incontournable, qui après efforts, persévérance et réussite, entraînera sûrement plaisir ou satisfaction. Enfin ! la reconnaissance par ses pères et ses pairs… Mais ce plaisir en est-il la finalité ? ou bien : la satisfaction procurée s’accorde t-elle à marquer l’accession à une étape qui devient un repère observable dans l’évolution de l’élève ?
Comme tout système, le système actuel fédéral des examens de grades Dan comporte ses défauts. Certains diront que des grades sont attribués ou refusés par connivence, négociation ou vengeance. Certes, cela peut effectivement se produire. Faut-il pour autant vouloir appliquer un système indépendant de grade d’école et se réconforter entre soi ? Ne serait-ce pas là une illusion sur la Voie ? Ou l’illusion serait-elle de vouloir harmoniser « le non-harmonisable » ?
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Quoi qu’il en soit, l’examen est un moment d’évaluation ponctuel où stress et déception en cas d’échec sont à la hauteur des ambitions du candidat. Pouvons-nous sincèrement juger ce candidat sur un quart d’heure, après des heures passées à attendre en Seïza, lui qui est observé par sa famille, ses amis, son professeur ou parfois ses propres élèves ? Un quart d’heure suffit-il à exprimer le travail fourni pendant les années précédentes ? Sur ces questions, les pratiquants engagés sont soumis encore ici à l’incertitude et une dérive du chemin y est possible.
Le pratiquant en situation d’échec se doit pour autant de relativiser car, au fond, c’est bien à un examen qu’il se présente. Que ce soit le baccalauréat, le brevet d’état d’éducateur sportif, un concours d’admission à un poste ou une formation, l’examen reste un examen. Et en s’y inscrivant, on y accepte ses règles. La démarche doit être sincère. Ne pas respecter les règles ou les critiquer ne revient-il pas alors à tricher ? Ceux qui trichent sont-ils alors des pratiquants sincères ? Et que faire lorsque les règles sont bafouées par les instances organisatrices ?
Si les règles deviennent injustes alors elles doivent être changées. Mais ce n’est pas en abandonnant que l’on y arrivera : c’est en persévérant, en se formant, en prenant la relève, que l’on pourra s’exprimer et les faire avancer ou changer. Ceci fait partie de la Voie, car la Voie, en elle-même, n’est pas immuable : ce qui l’est, c’est la sincérité des intentions de ceux qui y cheminent. Avant tout, il ne faut pas perdre de vue Michi et ses ambitions en tant que Dō.Gina Zarrilli Sensei_aikidoka_women_aikido
Et nous ne sommes pas seuls sur le chemin. Il y a les Anciens, les Sempaï qui ne le sont que parce qu’ils en ont la bienveillante attitude. Il y a les Senseï qu’ils soient Maîtres, experts ou simples professeurs. Il y a les plus jeunes (pas forcément en âge) avec de grandes et souvent de pures ambitions. Il y a aussi ceux qui suivent plusieurs Dō : Iaïdo, Jodo, Kendo, Battodo ou autre art martial, et cela fait partie de leur chemin. Il y a ceux d’aujourd’hui, comme il y avait ceux d’hier. Il y aura ceux de demain et dont certains sont déjà, ou encore, là aujourd’hui.
Chacun étudie à son rythme, et cette étude nous amène invariablement vers des remises en cause. D’une part il faut persévérer dans l’étude du geste pour progresser physiquement et mentalement. D’autre part, il faut s’adapter à tous les changements qui vont s’opérer. La progression nous place face à des prises de conscience qui affectent ainsi notre comportement gestuel comme notre raisonnement mental. En faisant descendre la conscience dans le geste, de nouveaux détails techniques accessibles élargissent notre champ de conscience.
Ce que nous serons demain sera donc différent de ce que nous sommes aujourd’hui : c’est là l’idée même de la Progression. Et ce que je pense aujourd’hui sera peut-être, ou sûrement, différent demain. L’esprit, Shin, évoluera au rythme de la progression et de l’engagement dans la Voie. Il s’ouvrira et s’élargira naturellement car il aura agrandi son propre champ de conscience. Shin deviendra Maître de ses pensées.
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Parallèlement, ce que je suis physiquement sera différent demain, et viendra un jour où le corps, Taï, s’affaiblira. Seule alors la Technique, Gi, travaillée, forgée, et répétée inlassablement, permettra d’être accomplie par un Taï vieillissant avec une puissance qu’un pratiquant plus jeune n’aurait peut-être jamais imaginée. Gi s’est perfectionnée, le pratiquant en a maintenant la maîtrise. Il en est devenu Maître, même s’il n’a jamais enseigné. (Il existe une confusion dans la langue française où le même mot est utilisé pour désigner celui qui enseigne et celui qui a la maîtrise.)
Ainsi, Michi nous accompagne dans notre vie quotidienne. Il est devenu en somme notre chemin de croix, notre credo, notre Dō. Il guide nos pas et nous impose d’accorder nos intentions à nos paroles comme à nos actes. Il vise à nous rendre Un avec soi-même pour devenir enfin Un avec les autres. Pour qu’il nous accomplisse en tant qu’homme réalisé, Michi s’accompagne aussi de Giri qui se traduit, au sens figuré, par un ensemble de règles de conduite et d’obligations morales : Acceptation des règles, Respect des anciens, Devoir de transmission des connaissances, Engagement moral suite à une parole donnée…
N’est-ce pas cela que l’on appelle une Discipline de Vie ?
Cet article a été rédigé par Marc Senzier, enseignant en France. Vous pouvez retrouver ses écrits  sur son blog très intéressant : http://shindoaikiryu.blogspot.fr/
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