Je n’ai jamais été, à vrai dire, un « groupie » de tel ou tel Maître restant souvent à l’écart sans trop rechercher la gloire ni la reconnaissance que cela aurait pu m’apporter.
Plus un suiveur de pratique et éloigné de toute forme d’adoration.
Aussi, il y a certainement des anciens pratiquants beaucoup plus proches, plus présents et qui pourraient livrer de nombreuses anecdotes sur leurs rencontres.
Pourtant, à la rédaction de cet article, je me suis souvenu des stages passés avec ceux que j’aime appeler encore aujourd’hui les « dinosaures » ou encore les « maîtres de l’âge d’or ».
Des moments qui remontent parfois à très longtemps…
(Article paru dans le Hors Serie Dragon Magazine Special Aikido nr 19 Les maîtres du passé – Par Stephane  Crommelynck)
Un énorme merci aux anciens qui m’ont transmis d’anciennes photos (la plupart uniques et jamais diffusées) pour l’illustration, en particulier à Alain Salée décédé, hélas, il y a quelques jours.

Petit historique
Enseignant en Belgique, j’ai été bercé de nombreuses histoires sur des Maîtres que je n’ai jamais eu la chance de rencontrer. Le petit plat pays a quand même compté de nombreux maîtres ayant élu domicile par chez nous ou nous rendant visite très souvent tels Mochizuki Minoru (le premier en 1951), Abe Tadashi Sensei (en 1953), Tohei Kochi Sensei, Noro Masamichi Sensei ou encore Murashige Aritomo Sensei qui résida un temps chez nous début des années soixante avant de disparaître tragiquement dans un accident de voiture en 1963.

Abe Tadashi – Gare de Bruxelles 1953 (Collection Robert Roman – ACEPO)

Premières approches
La première rencontre de « maître », si j’ai bonne mémoire, eu lieu vers  1978 à Bruxelles.
A cette époque, après une première approche du Judo bien décevante  car pas très bon en compétition et donc laissé sur le côté et quand on a une douzaine d’années cela fait un peu mal, je m’étais inscrit en 1977 dans un dojo d’Aïkido pour faire comme les amis du moment et aussi comme…Bruce Lee !
Le professeur était, comme bien souvent dans ce temps où les dojos d’Aïki étaient bien rares, un judoka qui avait « basculé » dans l’art d’O Senseï et on ne peut pas dire que c’était un travail tout en souplesse. On faisait même de la musculation avant d’entrer sur le tatami !

Abe Tadashi – Bruxelles 1955 (Collection Robert Roman – ACEPO)

Après quelques mois de sueur et de douleurs dues aux chutes incessantes, on me parla d’un évènement « important » qui allait se dérouler dans la capitale : un stage avec un certain Maître Tamura dont je n’avais jamais entendu parler.
Renseignements pris, on me dit qu’il s’agit de l’ELEVE d’Ueshiba Sensei et que c’est quelque chose à ne pas manquer et me voilà parti avec quelques-uns dans une salle ou j’aperçois un japonais pas très grand mais qui dégage vraiment quelque chose.
La première technique est exécutée avec une des « vedettes » de ce temps et dès le début de l’action, je sens qu’il s’agit bien de l’ELEVE d’Ueshiba Sensei. L’Uke redouté par beaucoup sur les tatamis se retrouve projeté comme un fétu de paille à plusieurs mètres, sans force aucune. Je reste subjugué car cela me paraît incroyable.
Les techniques s’enchaînent sur la matinée et je me retrouve dans une machine à laver, dur pour un débutant de quelques mois.
L’après-midi, on travaille au bokken et suburis encore et encore (on m’a dit mille…).
Fin du stage, lessivé, il y a une table avec des livres, la Méthode Nationale, un ouvrage qui trône toujours fièrement dans ma bibliothèque.
Ce fut ma première rencontre avec le maître qui allait le plus compter dans mon petit parcours. Je le suivis pendant quelques années, c’était le seul que j’allais voir à l’exception d’un certain Suzuki Sensei qui visitait notre dojo à quelques reprises mais dont je n’entendis plus parler par la suite.

Abe Tadashi – Bruxelles vers 1956 (Collection Robert Roman – ACEPO)

Deuxième période
Après quelques années de pratique, la vie a fait que j’ai mis l’art en veilleuse pendant un petit temps et de découvrir un aspect de la vie et d’autres disciplines avant de reprendre d’arrache-pied. Le paysage avait légèrement changé, Tamura Sensei n’était plus le MAITRE de référence et quelques-uns étaient apparus entre temps.
Aussi, il n’animait plus tous les stages belges se consacrant plus au développement de l’Aïkido en France.
Sur ses conseils, un nouveau « directeur technique » était maintenant en place en la personne de Sugano Sensei, également Uchi Deshi de l’âge d’or, qui avait vécu plusieurs années en Australie avant de migrer vers l’Europe.

Sugano Sensei, années 2000 (Collection Alain Salée)

Les premiers stages sous sa direction étaient très différents de ce que j’avais connu car il y avait une différence physique importante entre ces deux géants et donc une pratique qui n’était pas identique même si venant de la même source.
Obsédé par la pratique, je m’affiliais dans trois dojos différents et je m’entrainais le midi, le soir et quelques matins pour arriver à une dizaine de cours par semaine.
Sans compter les stages de week-ends ou les camps d’été comme à Wégimont dans la région de Liège.
En ce temps, Sugano Sensei enseignait également mensuellement à Louvain La neuve ainsi que Jean DE DOBBELEER, un très ancien qui a formé un grand nombre d’enseignants en Belgique et avec qui j’adorais étudier.
Autant dire qu’on mangeait du tatami !

Noro Sensei – Metz 1964 (Collection Alain Salée)

Si ces années abondantes étaient surtout placées dans le courant Sugano , elles furent l’occasion de découvrir d’autres monstres sacrés tels les Senseis Chiba, Saotome, Yamada, Asai, Kanetsuka, Kanai, Suganuma, Fujita, Kobayashi Hirokasu, Seki, Endo, Yasuno, Tissier pour ne citer que les plus connus. Certains encore en vie et d’autres hélas disparus.
La pratique de Tamura Sensei me manquait toutefois car j’y trouvais une autre énergie que je ne retrouvais pas ailleurs.

La redécouverte
La vie, encore elle, allait me permettre de retrouver plus que quelques fois par année l’enseignement de ma référence.
En effet, ayant changé de « fédération »,  j’eu la chance et l’opportunité de participer durant plusieurs années aux stages enseignants organisés par la FFAB.
Ces séminaires de trois à cinq jours étaient animés par des professeurs de haut niveau dans la première partie et par Tamura Sensei dans la seconde.

Tamura Sensei – Bruxelles 1997 (Collection Robert Roman – ACEPO)

Loin des stages “ de masse” qui réunissaient bien souvent plusieurs centaines de personnes, là nous n’étions que quelques dizaines, tous enseignants et donc avec un niveau qui permettait un travail plus en profondeur.
De toutes ces  semaines de formation, j’ai rencontré un grand nombre de professeurs mais deux allaient me marquer plus profondément : Jean-Yves Levourc’h disparu lui aussi depuis quelques années, un enseignant qui était vraiment important à mes yeux de par son Aïkido puissant et tout en finesse mais également par sa grande humanité,  et Nebi Vural dont les mouvements acérés et incisifs ont continué à vaguer en moi.
Ces jours allaient construire mon Aïkido et j’étais heureux d’avoir retrouver la pratique que j’aimais.

Noro Sensei – Metz 1964 (Collection Alain Salée)

Lors de ces stages, j’ai eu l’occasion de parler avec Tamura Sensei en gardant toujours la distance car il était pour moi bien plus loin que moi sur le chemin, à des années lumières…
Et je me souviens qu’à un moment, il avait échappé à sa “garde rapprochée” et que par hasard nous nous étions retrouvé à deux à une table pour échanger quelques mots.
Il m’avait demandé ce que je recherchais dans l’Aïkido, mes réponses furent un peu idiotes car que dire à quelqu’un d’aussi grand ayant vu l’essence de notre art d’aussi près.
Quelques minutes plus tard, il fut rattrapé par ses obligations et sa dernière phrase fut “Oui, je vous vois sur le tatami mais vous n’y êtes pas, il faut être moins discret” avant de partir d’un éclat de rire. Je ne connaîtrai  jamais le sens exact de cette phrase…

Stage à Gravelines – 2008
Stephane, Nebi Vural et Jean-Yves Le Vourc’h

Suite
Hélas, Tamura Sensei disparaissait en juillet 2010 suivi de peu par Sugano Sensei, les deux maîtres de mon passé n’étaient plus là.
Ne me restaient que les souvenirs et les ressentis parfois incroyables comme les moments de débuts de stage et où Tamura Sensei me saisissait me rendant incapable de bouger en me fixant comme un aigle, ce alors que je pesais près de cinquante kilos de plus.
Les moments où je le sentais juste derrière moi, me collant le dos et quand je me retournais, je le voyais à plus de dix mètres scrutant le tatami.
Cet instant de saisie en Ushiro Haga Hijime (ceinturage par l’arrière) et pensant le tenir en serrant de toutes mes forces, je le vis à deux mètres de moi en souriant alors que…je continuais à serrer…liquéfaction!

Abe Tadashi – Dédicace Bruxelles 1955 (Collection Robert Roman – ACEPO)

Les énormes mains de Sugano Sensei en Irimi Nage me fracassant au sol comme si un rocher me tombait dessus. Ses Kokyu Nage d’une puissance infinie qui vous envoyait à trois mètres.
Et aussi ses quelques mots qu’il avait prononcé à la sortie d’une démonstration et que j’ai gardé à l’esprit : Nous pouvons dire qu’il existe trois niveaux de pratique, le premier consiste à pouvoir tuer quelqu’un ce qui est assez facile si l’on a une bonne connaissance du corps humain, le deuxième étant de blesser intentionnellement pour le mettre hors d’état de nuire, le troisième est le plus haut car il consiste à lui faire comprendre l’inutilité de son attaque.
Etrangement (mais pas de hasard), les souvenirs avec Tamura Sensei s’avèrent plus nombreux…

Aujourd’hui
J’avais écrit cela il y a de nombreuses années, qu’adviendrait-il de l’Aïkido après la disparition tant redoutée des “dinosaures”?
Finalement, il n’y eu pas de si grandes révolutions si ce n’est que de nouveaux noms totalement inconnus ont commencé à émerger sur les affiches de stage et également une certaine prise de pouvoir par ceux qui attendaient peut-être ce moment.

Kobayashi Hirokazu – Bruxelles années 70 (Collection Robert Roman – ACEPO)

J’ai tenté par la suite de continuer à suivre le courant des “maîtres disparus” mais l’essence n’y était plus, malgré la qualité et la bonne volonté des enseignants.
A un moment de ma vie durant lequel l’Aïki commençait à me désintéresser, j’ai eu la chance de rencontrer une Ecole différente qui s’inscrivait dans la continuité des Senseis d’antan mais en ajoutant des concepts qui me parlaient grandement tout en laissant une liberté certaine aux pratiquants et aux enseignants de ce néo-courant.
Ce fut le début d’un nouveau chemin coïncidant avec mon intérêt naissant pour le Shiatsu, un art rencontré grâce à…Tamura Shihan.
Je n’en ai pas pour autant oublié mes “Maîtres racines”.
Cela reste en moi.
Et le temps passant, je me rends compte que peu d’élèves les ont rencontré, ce surtout dans les moins avancés car sept ans , c’est peu pour un chevronné mais beaucoup pour un débutant.
Quoiqu’il en soit, je continue à en parler, à les citer même si cela peut paraître archaïque.
Chaque exercice de la préparation m’y fait penser et je termine même souvent avec les termes entendus de maintes fois et de quelques fois pratiquer les huit pièces de brocart.

Affiche – Abe Sensei (Collection Robert Roman – ACEPO)

Le futur
Nous nous orientons vers deux types d’enseignement en “survivance” ou aussi “en héritage” des maîtres du passé. Un processus entamé il y a déjà quelques temps pour les élèves des Maîtres Tamura et Sugano.
D’un côté, les personnes suivant un peu aveuglément les leçons reçues du Maître sans rien modifier et ce parfois jusque dans le moindre détail qui peut être très infime comme un placement de jambes ou de pied. Cette façon se retrouvera également grandement dans les courants avec une pratique axée sur les armes.
Il ne s’agit pas d’une critique loin de là.
J’ai connu énormément de personnes dans ce cas, beaucoup sont des amis et je respecte leurs choix. Cependant, certains se veulent un peu les “gardiens du temple” et ont peu de considération pour les promeneurs d’un autre chemin.
J’ai déjà été confronté à cela à maintes reprises lors de stages donnés dans des dojos extérieurs et où j’ai dû passer par un gentil hérétique.
Sur une autre face, certains perpétuent sans dénaturer l’enseignement des maîtres du passé en y ajoutant des concepts très intéressants qui sont développé par eux-mêmes ou empruntés à d’autres maîtres qui ne viennent pas forcément de l’Aïkido.
C’est dans ce chemin que je vais modestement.

Murashige Sensei – Belgique début années soixante (Collection Michel Vanhomwegen)

Tout d’abord parce que je trouve logique de faire évoluer les gestes techniques ou de rajouter des gestes venus d’autres écoles ou même d’autres arts qui ne sont pas forcément martiaux comme le Shiatsu ou le Yoga.
Mais aussi parce que je ne me vois pas faire la même chose pendant des dizaines d’années, de nouvelles recherches permettant de faire vivre mon Aïkido.
Et à répéter à l’envi les mêmes gestes, j’aurais déjà arrêté depuis longtemps.
Le danger de ne pas évoluer et de rester dans le passé sera peut -être de faire perdre à l’Aïkido toute son essence.

Tohei Kochi Sensei – Belgique vers 1975 (Collection Robert Roman – ACEPO)

L’enseignement des Maîtres du passé reste en moi, plus particulièrement celui de Maître Tamura, phare de ma pratique.
Un enseignement qui continue à vivre de par le programme Kyu toujours issu de son premier ouvrage, Méthode Nationale.
Je pense que l’on peut y trouver tous les outils nécessaires à de bonnes fondations et celles et ceux qui peuvent suivre tout ce chemin se retrouvent bien armés pour la suite, pour le polissage. Bien sûr, les façons d’exécution évoluent et ne sont plus similaires à celles d’il y a quinze ou vingt ans mais l’esprit reste là.
Les trois ouvrages de Tamura Sensei sont ceux que je consulte le plus dans ma bibliothèque martiale, j’y trouve de nombreux sens applicables dans ma recherche actuelle.
En en particulier sur l’étiquette avec le très bel ouvrage “Etiquette et Transmission” qui est ma bible en la matière car sans cela, nous ne ferions finalement que du sport sans âme…
Dernièrement, j’ai eu la chance d’assister à une remise de diplômes Dan et j’ai une grande fierté à voir que seuls les élèves de mon dojo respectaient parfaitement les déplacements en pareils cas.
A ce moment, mes pensées furent avec maître Tamura.
Je ne le remercierai jamais assez pour tout cela.
“Toujours remercier” n’était-elle pas une de ses phrases favorites?

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